Vivre

«Vivre est ce qu’il y a de plus beau au monde, la plupart des gens existent, c’est tout », écrit, provocateur, Oscar Wilde. Mais vivre, c’est d’abord vivre sa vie. Il y de nombreuses années de cela je me suis fait cette injonction que je retrouve, sous une forme racoleuse, dans une publicité pour je ne sais quel produit : Vis ta vie. Laissons de côté la récupération marchande de ce qui est, à mes yeux, un précepte de bon sens et une leçon de savoir être pour nous attacher au sens réel que recouvre la formule. 

C’est d’abord face au malheur qui frappe sans crier gare que je me suis dit cela en complétant avec son corollaire : les vies les plus belles sont celles que l’on vit. Qu’il n’y ait pas de malentendu. Je sais bien ce qu’il y a d’indécence à dire à celui qui est dans la très grande détresse matérielle de vivre sa vie. Inviter les déshérités à la résignation pour laisser le terrain libre à ceux qui se nourrissent grassement du renoncement des laissés pour compte, serait indigne et grotesque. Lutter pour se faire une place au soleil est nécessaire et nourrir de grandes espérances pour améliorer son sort est légitime.

Cela, apparemment, ne suffit pas si l’on en juge par le nombre de ceux qui, vivant dans l’opulence, répètent sans arrêt qu’ils ont une vie de chien, ceux qui, bénéficiant de tous les bienfaits du ciel, sont continuellement en train de se plaindre, ceux qui, pourtant privilégiés, déclarent, qu’ils envient la vie de celui-ci ou de celui – là sans jamais avoir un regard pour la vraie misère.

Peu de gens, en effet, vivent vraiment leur vie et beaucoup passent leur temps à se lamenter de n’avoir pas la vie qu’ils méritent où espèrent. Si cela les pousse à agir pour améliorer leur condition, pour conquérir les étoiles ou pour atteindre au bonheur, tant mieux. Il est rare que cela soit le cas, car de savoir vivre demande d’abord de vivre sa vie. 

Je me trouvais ce jour – là à Rome où ma fille Meryem et son mari Ahmed Benchemsi, trublion du journalisme au Maroc, fondateur du magazine « Tel Quel » et militant des droits de l’homme, devaient me rejoindre. Je suis sorti de mon hôtel,  une résidence discrète et tranquille, non loin de la célèbre « Via Veneto ». Le temps était doux et il faisait beau. 

Mes pas me portèrent vers la Piazza Di Spagna d’où provenait de la musique. Je découvris un groupe d’une dizaine de chanteurs, hommes et femmes, qui chantaient des negro spirituals. Les escaliers et le pourtour de la fontaine de la fameuse place étaient bondés de monde. Je restai là jusqu’à la fin du spectacle à taper tantôt du pied, tantôt des mains, jouissant de cet instant de bonheur impromptu que le hasard m’offrait sans que j’eusse rien demandé. Des Japonais, nombreux, prenaient des photos sans interruption. Une femme tenait son bébé dans ses bras et le berçait au rythme des mélopées entrainantes. Deux hommes  parlant arabe, en costume et cravate, sans doute des diplomates, passèrent devant mes yeux, graves comme seuls les fonctionnaires arabes savent l’être.  Une famille italienne, deux jeunes filles parlant anglais, une Française, je crois, qui s’adressa à moi dans la langue de Shakespeare pour demander un renseignement avant de découvrir que je parlais français. La foule grossissait à vue d’œil tandis que la musique et le chant gagnaient en puissance. « Oh, when the saints go marching in ». Les spectateurs  battaient des mains à l’unisson. « Oh, happy days, Oh happy days ». J’étais transporté et si un reste de conformisme ne me retenait et la crainte de quelque réaction de rejet ou photographie compromettante, j’aurais pris la jeune fille qui se trouvait à côté de moi dans mes bras et l’aurais entraînée sur cette place où il y avait foule dans une danse endiablée jusqu’à la fin du spectacle.  Je me dis intérieurement : «  Profitons de cet instant qui passe pour savourer la joie de vivre ».

Au chemin de retour, Nawal Moutawakil m’appelle sur mon portable pour m’inviter avec une gentille insistance à une cérémonie qui devait avoir lieu le vendredi suivant à l’occasion de la commémoration des cinquante ans du ministère de la Jeunesse et des Sports dont j’ai détenu, un temps, le portefeuille. « Je suis désolé, mais je me trouve à l’étranger » « Vous ne pouvez pas faire un saut. J’ai invité tous mes prédécesseurs à cette soirée dont je veux faire une belle fête ». « Désolé, mais je ne peux pas ». J’étais vraiment désolé,  car j’aimais bien Nawal  dont les succès ne lui sont pas montés à la tête et qui demeure en toutes circonstances égale à elle-même.  Et, puis, j’ai toujours apprécié sa spontanéité dans le comportement et sa sobriété dans les manières. Elle me passa, ensuite, le secrétaire général, le regretté Othman Khattouch, depuis le temps ou j’officiais dans ce ministère, qui réitéra l’invitation. Il éclata de rire quand je lui dis : «Rome est une belle ville et je vais en fin de semaine au sud de l’Italie. Maintenant que je suis libre d’aller et venir où je veux, je vis ma vie. Merci encore une fois pour l’attention ». 

Vivre ma vie, tel était mon programme et rien ni personne ne pouvait m’en distraire. J’ai conscience que je ne peux faire tout ce que je veux. Le destin est là qui monte la garde et décide à notre insu du chemin que nous devons emprunter, mais il est une chose sur laquelle il n’a aucune prise, c’est sur nos intentions. Il peut nous forcer à changer de plan et à prendre la direction du Nord au lieu de celle du Sud, de l’Est au lieu de l’Ouest, de l’Amérique au lieu de l’Afrique, dans cette direction plutôt que dans cette autre, mais il ne peut rien contre notre désir. C’est en cela que je me sens vivre. Oh, je sais, qu’il est le maître de tout et de tous et qu’il peut, sans égard pour quoi que ce soit et sans crier gare, modifier nos parcours et nos vies, faire fi de notre volonté et de nos espérances, mais cela ne le rend pas maître de notre liberté de dire « Je veux ». Et que cela n’advienne pas comme je le souhaite ne change rien à l’affaire. Je suis libre comme le vent qu’ Eole agite dans tous les sens. Je suis libre comme la mer dont les vagues  roulent, tumultueuses et  sans ordre, soumise aux caprices de Neptune. Je suis libre parce que je le pense et je le veux et aucune force au monde ne me contraindra à vouloir et penser autrement. Entre Epicure et Sénèque, je balance entre le plaisir de jouir et le bonheur de vivre.

Parfois je me laisse dire que la culture aide à vivre et apporte un réconfort utile. Mais la culture n’est, peut-être, qu’une illusion ! A chacun de choisir la sienne. Seulement le monde moderne, avertit Nietzsche, est dominé par le plaisir socratique optimiste de la connaissance au détriment du reste et, souvent, « on l’épingle comme une fleur de papier, on l’étale comme une couche de sucre, ce qui fait qu’elle reste forcément toujours mensongère et inféconde » (1).

Ailleurs, avec des formules aiguisées et qui touchent au but, caractéristiques du style nietzschéen, il écrit : « Nous sommes devenus inaptes à vivre, à voir et à  entendre d’une façon simple et juste, à saisir avec bonheur ce qu’il y a de plus naturel…Émietté et éparpillé ça et là ; décomposé, en somme, presque mécaniquement en un intérieur et un extérieur ; parsemé de concepts comme de dents de dragons, engendrant des dragons – concepts, souffrant de plus de la maladie des mots, défiant de toute sensation personnelle qui n’a pas encore reçu l’estampille des mots ; fabrique inanimée, et pourtant étrangement active, de mots et de concepts, tel que je suis, j’ai peut – être encore le droit de dire de moi : cogito ergo sum, mais non point : vivo, ergo cogito. L’être vide m’est garanti, non la « vie » pleine et verdoyante »…

…« Il est vrai qu’il existe d’innombrables sentiers et d’innombrables ponts et d’innombrables demi-dieux qui veulent te conduire à travers le fleuve ; mais le prix qu’ils te demanderont ce sera le sacrifice de toi – même ; il faut que tu te donnes en gage et que tu te perdes », écrit cet admirateur de la Grèce antique, avant d’ajouter ce bel aphorisme :  « Il y a dans le monde un seul chemin que personne ne peut suivre en dehors de toi. Où conduit – il ? Ne le demande pas. Suis – le » (2). 

Suis – le ! Vis ta vie ! C’est cela qui importe ! Et, tel un polypseste indéfiniment régénéré, tu te sentiras vivre.

(1) F.Nietzsche, « La Naissance de la Tragédie», Œuvres, Collection Bouquins, Robert Laffont. (2) F.Nietzsche, « Considérations inactuelles II », Œuvres, Collection Bouquins, Robert Laffont.
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