20 Fév Et que seules sont belles les âmes fières
« Les hommes habitent »
Antoine de Saint Exupéry (Citadelle)
« Je me souviens », mon poème mis en musique, à écouter avant de lire
(Cliquer sur l’icône ci-dessous.)
Les hommes habitent. Leur maison, leur ville ou leur village, leur pays. Autant de lieux auxquels des attaches nombreuses les lient qui se renforcent et se multiplient au fil du temps. En partie pour ce qu’ils y ont vécu d’évènements réels et en partie pour ce qu’ils imaginent y avoir vécu et que la famille, la société et les institutions projettent continuellement vers eux comme pâture pour leurs désirs et leurs fantasmes, stimulant pour leurs perceptions et leur esprit, nourriture pour leur âme et leurs espérances.
Je suis né à Fès, ville chargée d’histoire, d’art et de culture s’il en est. « A Fèz il n’y a qu’un âge et qu’un style : celui d’hier, d’aujourd’hui et de demain. On a ici fait le miracle de supprimer le temps. Et cela donne à cette ville un caractère unique – unique peut-être dans l’univers, et certainement dans le monde de la méditerranée », écrivent, non sans quelque emphase, bien que cela ait pu être vrai autrefois, les frères Tharaud dans « Fès ou les Bourgeois de l’Islam » ( Fès ou les bourgeois de l’Islam – Google Livres).
Marc De Mazières rappelle, dans ses « Promenades à Fès » qui remontent aux années trente du siècle dernier, des vers du docte Abu el Fadl An – Nahwi (1041-1119), auteur, par ailleurs, de la célèbre « Mounfarija » (La délivrance/l’apaisement…) (2), tout à fait à propos en cette période de pandémie), vers où il chante les charmes de Fès : « Ô Fès, toutes les beautés de la terre sont réunies en toi ! de quelles bénédictions, de quels biens ne sont pas comblés ceux qui l’habitent ! Est – ce la fraîcheur que je respire, ou est – ce la santé de mon âme ? Tes eaux sont – elles du miel blanc ou de l’argent ? Qui peindra ces ruisseaux qui s’enlacent sous terre et vont porter leurs eaux dans les lieux d’assemblée, sur les places et sur les chemins ».
يا فاس حيي الاه ارضك من ثري
و سقاك من صوب الغمام المسبل
يا جنة الدنيا التي ازلت علي حمص
بمنظرها البهي الاجمل
غرف علي غرف و يجري تحتها
ماء الذ من الرحيق المسلسل
وحدائق من سندس قد زخرفت بجداول كالايام او كالفيصل
Il cite encore d’autres vers aussi délicieux : « Ô Fès ! Que Dieu conserve ta terre et tes jardins et les abreuve de l’eau des nuages ! Paradis terrestre qui surpasse en beauté ce qu’il y a de plus beau et dont la vue charme et enchante ! ». La musique chargée de nostalgie de Ahmed El Bidaoui et la voix encore jeune de Abdelwahab Doukkali chantant ces paroles m’entrainent en leur compagnie vers des territoires réels ou imaginaires peuplés de souvenirs, d’images et de sons.
يا فاس حيي الاه ارضك من ثري
و سقاك من صوب الغمام المسبل
يا جنة الدنيا التي ازلت علي حمص
بمنظرها البهي الاجمل
غرف علي غرف و يجري تحتها
ماء الذ من الرحيق المسلسل
وحدائق من سندس قد زخرفت
بجداول كالايام او كالفيصل
Les récits des nombreux voyageurs étrangers découvrant Fès à la fin du XIXème siècle et à l’orée du XXème, en dépit des motivations équivoques de leurs auteurs, me transportent, à leur tour, vers des lieux que je connais pour y avoir vécu et que ma mémoire essaye de retrouver.
Un autre auteur, Pierre Lyautey, écrit dans un article consacré à l’abdication de Moulay Hafid publié dans la « Revue des Deux Mondes » du 15 Juin 1953 : « Fès est l’une des merveilles du monde. Enchâssée entre des monts mauves ou fauves, elle s’écoule comme un torrent vers la plaine du Sebou, et ses hautes demeures s’égrènent de rocs en gradins. Ses murailles dorées ont un parcours de fantaisie. Leurs caprices les portent à escalader des falaises, à revenir sur leurs pas puis à étreindre la Sainte Ville de Moulay Idriss. Adorable au coucher du soleil, elle est le jour langoureuse ou délicate et, la nuit, ensorcelante. Mais parfois, elle a des réveils, des sursauts, des révoltes de lionne ».
J’ai conscience qu’il eut fallu que Fès restât telle qu’elle était autrefois pour la célébrer encore sans verser dans l’hyperbole et qu’elle continue à provoquer l’engouement qu’elle suscita à l’orée du siècle dernier. Mais, le temps, toujours, est impitoyable qui change imperceptiblement les hommes et leurs œuvres. Dans le cas de Fès, cependant, il y a bien de belles choses qui sont restées et que l’on s’emploie aujourd’hui à préserver et, comme disent en leur langage inimitable les planificateurs, à réhabiliter.
C’est dans cette ville chargée d’histoire que je suis né en l’an de grâce 1944. C’était au jour le plus long de l’année, un vingt et un juin, à Derb Al Miter, la rue du mètre, ainsi appelée parce que ce serait la première rue de la médina de Fès où les lots de terrain ont été vendus au mètre carré. Elle donnait sur « Talâa Kbira » (la Grande Montée) parallèle à « Talâa Sghira » (la Petite Montée), deux voies principales, jalonnées d’échoppes, qui traversent la médina de bout en bout. Défilent dans ma mémoire, imagés au possible, les noms pittoresques des quartiers et rues de Fès. « Makhfia » (la Cachée), « Aâqibat al Firane » (la petite pente des souris), « Bourajoue » (Qui fait revenir), « Zqaq elbghel » (L’allée du mulet), « Bab Boujloud » (Porte de l’homme aux peaux), « Bab al Khoukha » (La porte de la lucarne), « Bab al Mahrouq » (La porte du brulé), « Bab Guissa », « Bab Ftouh », ces dernières tenant leur nom de leurs bâtisseurs « Ajissa » et « Ftouh », personnages d’importance qui auraient vécu au onzième siècle … Chaque appellation renvoie à une histoire séculaire où le profane se mêle au sacré dans un continuum espace/temps singulier et vivace et un festival de créativité sémantique et de richesses culturelles.
Vues de Talaâ Kbira et de Derb El Miter tellesqu’elles sont demeurées.
Mon grand – père maternel, Mohamed Belarbi Alaoui, nommé Cadi de Fès en 1915, avait élu domicile à la rue du mètre, à l’instar de plusieurs notables de la ville de Moulay Driss. Il habita pendant quelques années dans la jolie demeure qu’il y construisit avec son beau – frère, Abdeslam El Khoungui, avant de la quitter pour s’installer à Rabat, la capitale, où il occupa les fonctions de « Cadi Al Coudat » (Cour d’Appel du Chraâ) puis de vizir de la Justice de 1936 à 1944 auprès de Mohamed Ben Youssef, sous lequel advenait patiemment Mohamed V. Il quittera avec fracas cette fonction en 1944, seul vizir à protester, pour marquer son soutien au Manifeste de l’Indépendance du 11 Janvier de la même année, que les autorités du protectorat entendaient faire condamner par le conseil des vizirs. Cela lui vaudra d’être exilé au sud du pays. « La grandeur du cheikh est reflétée par sa prise de position remarquable, qui est considérée comme un exemple de sacrifice et d’abnégation au nom de la liberté et de l’indépendance du pays…Nous avons puisé dans cette source qu’est notre professeur El Alaoui et nous nous considérons comme ses enfants spirituels… », écrit Allal Fassi en 1948 pour un journal algérien (3). Cela ne l’empêchera pas de tenir des propos ultérieurs, l’indépendance obtenue, quelque peu excessifs, que la politique politicienne, cette grande vendangeuse des idées nobles, explique.
Belarbi, homme aux idées d’avant – garde, a joué assurément un rôle de premier plan dans l’histoire du Maroc moderne. L’historien Charles André Julien écrira à son propos (4) :
« El’Arbi el’Alaoui, le sage, d’une conscience et d’un courage exemplaires, conduisit sa vie selon les exigences les plus strictes de l’islam, se refusant à pactiser même sous la menace. Que ce fut aux plus hautes charges ou en exil, il montra la même fermeté sereine, non dépourvue d’ironie quand il jugeait l’administration française. Il était de ces hommes dont William Marçais disait qu’« ils possédaient ce pur, ce simple et profond sentiment de la dignité humaine qui pénètre et ennoblit la vie de certains musulmans d’élite ». Nul ne contribua davantage à jeter un pont entre la religion et le nationalisme que ce Salafi devenu maître à penser de la jeunesse ».
Pour beaucoup, la vie du « fkih », « Cheikh Al Islam », c’est sous ce titre que tout le monde le désignait après l’indépendance, est une vie légendaire. Sa science religieuse, ses enseignements à la Karaouine et ses causeries éloquentes un peu partout dans les mosquées du Royaume en avaient fait, très tôt, une figure de proue de la société marocaine. S’il n’existe quasiment pas d’écrit laissé par lui et aucune étude approfondie et détaillée du parcours exceptionnel de cet homme en dépit du nombre de textes laudatifs qui lui sont consacrés, les témoignages écrits ou verbaux de ceux qui l’ont connu abondent. Il reste que dans la culture dominante sous nos cieux, s’agissant de souligner le rôle éminent de certaines personnalités sur le plan des idées ou celui de l’action politique ou sociale, la tradition est forte de verser dans le panégyrique. On est souvent moins motivé par le désir de comprendre et d’expliquer que par la volonté d’égrener des louanges. Un ouvrage en arabe de Abdessamad Belakbir paru en 2014 avec une longue introduction (5), bien que ce côté laudatif n’en soit pas absent, n’est pas dénué de la pertinence qui doit accompagner tout travail biographique sérieux. Il souligne ainsi quelques – unes des actions attachées au nom du « Salafi miltant », comme on se plait à le nommer, et rapporte une anecdote plaisante dans laquelle le « fkih » à l’ironie mordante, dit à l’un de ses maîtres, docte Alem à la Karaouine, en parlant d’Ibn Taymiya (6) : « Si tu lisais son livre « Al Fourqane Bayna Awliyae Arrahman Wa Awliyae Ashaytan », tu deviendrais musulman ».
Le livre de Belakbir contient, en outre, un écrit tout à fait remarquable de Mohammed Mokhtar Soussi dans lequel ce dernier parle longuement de sa dette vis-à-vis de Mohammed Belarbi Alaoui, de ses approches et méthodes pédagogiques et des valeurs qu’il enseignait. J’aime, en particulier, un passage où, parodiant la célèbre « Moallaqa » (Ode suspendue) d’Imru Al Kaiss, il écrit avec une verve inégalée : « Dans ses leçons, le professeur …assaille, se dérobe, charge explorant toutes les difficultés avec un style, entrainant parfois et parfois calme, des mots simples, une expression élégante et une logique parfaite tout en tenant compte du contexte …et la voix monte, les arguments affluent tels roches cascadant avec le torrent… ». En lisant ces lignes, je me suis rendu davantage compte de qui tenait mon père, également son élève, et modestement moi – même dans nos façons d’enseigner. Une tradition familiale qui a résisté à tous les sentiers de traverse empruntés. Il ajoute, par ailleurs, cette information importante, qui témoigne de sa culture et de la profondeur de sa réflexion, concernant son souci de l’histoire, de ses méthodes et de ses auteurs. De là son choix d’introduire et d’enseigner la « Moqadima » d’Ibn Khaldoun à la Karaouine, dit Mokhtar Soussi, en s’intéressant à la rationalité historique, à la théorie et aux méthodes…non seulement pour les exposer, « mais en développant un ensemble de points de vue, d’analyses et de positions à ce sujet ».
Il reste que le « fkih » est toujours en attente d’une vraie biographie qui parle de l’homme, de sa vie, de ses idées, de ses actes en plaçant tout cela dans le contexte social, politique, économique et culturel qui était le sien. En attendant, quelques autres témoignages peuvent permettre de commencer à cerner la personnalité de cet homme d’exception.
Abderrahim Bouabid témoigne à son tour : (in « Assalafi Al Mounadil » de Mohammed Al Wadie Al Asafi ») (7) : « … J’ai eu à le connaître de près chaque fois que l’occasion se présentait à travers les conférences qu’il donnait à certaines occasions à « Jamaâ Al Kabir » à Salé entre les prières du « Moghreb » et de « l’Ishae ». Jeunes et vieux se pressaient pour occuper les premiers rangs près de la chaire pendant que les cous se tendaient vers lui des autres rangées dans une mosquée bondée de monde. Le Cheikh arrivait et montait sur la chaire tout en donnant à chacun le sentiment qu’il était tout proche de lui. Il était beau de visage comme de geste et de sourire et une aura de lumière se dégageait de lui…. Ses paroles et ses dits faciles à comprendre s’envolaient vers les cœurs et s’adressaient aussi bien aux intelligences qu’aux consciences, chacun s’en imbibant comme d’une eau vive ».
Les chroniqueurs s’accordent pour dire qu’il a joué un rôle majeur dans la diffusion des idées réformistes et nationalistes au Maroc auprès du Sultan Mohammed Ben Youssef tout en inspirant par ses cours et ses prônes les dirigeants du mouvement national. Né en 1880 à Mdaghra, sous le règne plein de promesses de Hassan Ier, il était allé très jeune sous la conduite de son père, lui-même « fkih » de renom, étudier à la Karaouine à Fès. Il s’y imposa rapidement par son dynamisme débordant et ses idées réformistes puisées dans l’enseignement de quelques – uns de ses maîtres, tel Abu Chouaïb Doukkali, et dans les écrits des réformateurs musulmans du Machrek de la fin du XIXème siècle, tels Jamal Eddine Al Afghani, Mohamed Abdou, Abd Errahman Al Kawakibi et Rachid Rida. Il y rencontra, selon certains dires, Mohammed Ben Abdelkrim Al Khatabi, le chef charismatique de la résistance à l’occupation étrangère au Rif. Dans une missive du 4 Octobre 1960 envoyée du Caire*, ce dernier exprimait son admiration pour le « fkih » et partageait avec lui ses soucis quant à ce que connaissait le Maroc comme problèmes en lui demandant d’user de son influence pour redresser la situation. On dit aussi qu’avant cela, après l’entrée des troupes françaises à Casablanca, il se joignit aux troupes de Moha Ou Hamou Zayani lors de sa révolte contre l’occupation française, armé d’un mousqueton, juché sur une monture. Mais comme le précise finement Mohammed Chafik « le recul historique étant favorable aux mises en perspective » (7), c’est probablement la mort dans l’âme qu’il s’est résolu à servir le Makhzen d’un Maroc sous protectorat français en espérant contribuer à tirer pour le pays le meilleur du Traité de 1912 en attendant la libération complète de toute tutelle. Tout son parcours témoigne de sa vision à long terme, de ses prises de position courageuses et de ses combats pour l’indépendance. La vie de mon grand – père, figure tutélaire magnifiée de mon enfance et de mon adolescence, témoigne de son engagement profond et physique autant que moral aux côtés des causes qu’il estimait justes. En tant que Cadi, rapporte Mohammed Chafik, « Tout jeune, dans la région préatlasique, à l’est de Fès où j’ai vu le jour, il m’a été donné plus d’une fois au milieu des années trente d’entendre la phrase suivante, que je traduis de l’amazighe : ʺC’est là ma sentence, et il ne m’est malheureusement pas possible de faire venir, pour juger votre affaire, le cadi Belarbi ! » ».
Il était un de ces hommes justes et révoltés au sens noble du terme. Non pas de ces révoltés de l’épiderme qui disent non à tout et s’activent pour tout et n’importe quoi, mais un de ces chevaliers de l’impossible pour qui les mots ont un sens et ne valent que par les actes qui les suivent ou les précèdent. En tout cas, il fit tout pour que ses actes correspondent à sa pensée et il exerça tout au long de la première moitié du XXème siècle une grande influence sur la construction de l’idéologie nationaliste auprès des jeunes intellectuels marocains de tous bords désireux d’en découdre avec le protectorat français. Il n’est pas inutile, ici, de se rappeler ce que fut le Traité du 30 Mars 1912* qui imposa la présence française au Maroc et la quasi administration directe du pays, le Sultan étant pratiquement mis sous tutelle. Il suffit, pour en mesurer tout à fait la portée, de relire ledit Traité qui stipule, entre autres, que « S. M. le sultan admet dès maintenant que le Gouvernement français procède, après avoir prévenu le Maghzen, aux occupations militaires du territoire marocain qu’il jugerait nécessaires au maintien de l’ordre et de la sécurité des transactions commerciales et à ce qu’il exerce toute action de police sur terre et dans les eaux marocaines », que « Les agents diplomatiques et consulaires de la France seront chargés de la représentation et de la protection des sujets et des intérêts marocains à l’étranger. Sa Majesté le Sultan s’engage à ne conclure aucun acte ayant un caractère international sans l’assentiment préalable du Gouvernement de la République française » et que « Sa Majesté Chérifienne s’interdit de contracter à l’avenir, directement ou indirectement, aucun emprunt public ou privé et d’accorder, sous une forme quelconque, aucune concession sans l’autorisation du Gouvernement français »…. Moulay Hafid qui signa le Traité ne tarda pas à abdiquer cédant la place à un autre fils de Moulay Hassan Ier, Moulay Youssef. Mon grand – père était alors dans la trentaine et a dû vivre ces évènements de façon tragique, comme nombre de marocains, dans un pays qui est demeuré des siècles durant réfractaire à la pénétration étrangère.
De là proviennent les démêlés constants de Mohammed Belarbi avec les autorités du protectorat qui lui valut d’être plusieurs fois exilé aux confins du Sud marocain ou mis en résidence surveillée. Mais il eut également quelques soucis d’ordre privé quand il décida d’épouser une femme, Khadouj, ma grand-mère, divorcée avec un enfant, et qui, plus est, n’était pas une Alaoui. J. et J. Tharaud rapportent : « Naguère, les riches bourgeois Fassis, fiers de s’allier aux parents du Sultan, recherchaient leur union pour leur fils ou leur filles. Il se créa ainsi de puissantes familles doublement influentes par la noblesse et l’argent, jusqu’au jour où les Sultans, inquiets de voir grandir près d’eux des personnages de leur sang qui pouvaient devenir un danger , s’arrangèrent pour rendre impossible l’alliance des gens de leur famille avec la bourgeoisie de Fez. La règle s’établit qu’un chérif alaouite ne pouvait épouser une femme étrangère qu’avec la permission de Sidna. » Je ne sais pas les dessous de cette histoire rocambolesque s’agissant de mon grand-père, histoire portée alors par les médisants et le « Naqib » ou « Mezouar » (Prévôt) des « Chorfas Alaouites», qui ne chômait pas, à la connaissance du Sultan, ni toutes ses suites, mais je sais qu’il épousa cette grand – mère, belle et douce, à la bonté proverbiale. Une décision du Sultan Moulay Youssef viendra, probablement suite à cette mésaventure, mettre fin à ces pratiques. Je sais aussi que dans notre famille, à un titre ou un autre, nous sommes plusieurs à être de grands romantiques à la sensibilité à fleur de peau. Mohamed Belarbi était de ces hommes dont rendent compte ces mots d’Antoine de Saint Exupéry dans le magnifique « Citadelle » : « Et que seules sont belles les âmes fières qui n’acceptent point de plier, tiennent les hommes droits dans les supplices, libres de soi et de ne point abjurer, donc libres de soi et choisissant et décidant, et épousant celle-là qu’ils aiment contre la rumeur de la multitude ou la disgrâce du roi ».
Ma grand – mère, Lalla Khadouj et pendant un repas de famille
Sous Mohamed Ben Youssef, qu’il accompagnera durant presque tout son règne, il démissionnera en 1959 de ses fonctions de ministre de la Couronne et conseiller du Souverain après moult tentatives d’obtenir la libération de certains résistants injustement arrêtés à ses yeux. Il retourna à Fès alors pour habiter dans une petite ferme à Zouagha dans ce qui était alors la banlieue de cette ville où il vécut modestement avec sa femme. Il ne reviendra à Rabat qu’à la mort de Mohamed V pour conduire la « Prière du Mort » lors de son enterrement. Par la suite, il se démarqua encore quand il se rangea du côté de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP) en s’opposant au projet de Constitution de 1962. Cela lui valut des attaques féroces des médias officiels et des journaux dirigés à l’époque par un Réda Guedira au faîte de sa gloire, où on l’affubla de toutes sortes d’aménités. Il n’en continua pas moins à défendre ses idées allant jusqu’à siéger à la présidence du deuxième Congrès de ce parti qui se tint à Casablanca la même année, aux côtés de Abdallah Ibrahim, Mehdi Benbarka, Abderrahim Bouabid, Mohammed Basri, Mahjoub Benseddiq, Abderrahman Yousfi…
Quand il mourut en 1964, un livre entre les mains et un sourire aux lèvres, mais c’est peut – être mon imagination qui a construit ce souvenir tellement vraisemblable, j’étais en première année de mes études universitaires. Je garde de lui, il est vrai, le souvenir d’un homme cultivé, affable, courageux et ironique à la fois, assis en train de lire dans la petite chambre qui lui servait de bibliothèque au rez – de – chaussée à son domicile à Zouagha. Son visage socratique, sa « Rezza » blanche (turban), sa barbe fournie, ses yeux rieurs et sa langue éloquente fascinaient tous ceux qui l’approchaient. Ses propos étaient systématiquement émaillés d’anecdotes savoureuses, de proverbes et de dictons du meilleur cru. Beaucoup ont retenu en particulier celui-ci qu’il aimait répéter : « Si on me cherche, Je vais là où ne me trouvera pas, si on me trouve, je vais là où on ne m’attrapera pas et si on m’attrape, je suis le lion et chacun me connait ». Une anecdote qui traduit son état d’esprit, à cet égard, est liée à une sortie dans la campagne fassie avec un de ses amis. Ils auraient vu, en retournant chez eux au crépuscule, deux individus à la mine patibulaire qui s’approchaient d’eux. Le compagnon de Belarbi, alarmé, lui dit : « Ils ont sûrement de mauvaises intentions ». « Et alors, ils sont deux et nous sommes deux !». « Non, fqih, tu es seul ». Ils éclatèrent de rire et tout se passa sans encombre. On rapporte également ce qu’il aurait dit au responsable des forces venues pour l’envoyer en exil en prenant en tout et pour tout une « Labda » (petit tapis de prière) : « je suis un taleb (Etudiant) mon lit est mon tapis, mon burnous est ma couverture, mes babouches mon oreiller… » et, ajoutant, devant sa famille éplorée ces mots empruntés à Ibn Taymiya, : « la mort est témoignage, la prison espace de prière et l’exil un voyage de plaisance ».
Je le revois en train d’expliquer telle ou telle idée ou évènement aux visiteurs de toutes tendances et de tous milieux qui défilaient sans interruption chez lui et en profitait pour exercer son humour ravageur que chacun acceptait sans se formaliser même quand il l’était à ses dépens. Je le revois également avec le chasse mouche qu’il tenait dans sa main s’en servir pour frapper, en riant, un de ses familiers afin d’écarter, prétendait – il, la mouche irrespectueuse qui refusait de comprendre qu’il fallait partir « moucheter » ailleurs. Il faut croire qu’en ce temps – là, les Oulémas avaient le sens de l’humour. Un jour, en sortant de chez lui à Rabat, à la fin des années cinquante, quand il était ministre de la couronne et moi adolescent en train de découvrir avec fascination, mêlée d’angoisse, le monde des adultes, mon père me tenant par la main suite à un après – midi où mon grand – père harangua, avec sa faconde habituelle, un groupe de jeunes gens dans son salon, je n’ai pu taire mon admiration en disant à mon père combien j’étais heureux d’avoir un tel « Bassidi ».
Mon père a été un des étudiants les plus assidus auprès de Mohammed Belarbi Alaoui Mdaghri, qui était le cousin germain de son père. Il lui devait beaucoup disait-il. Il m’a raconté de son vivant qu’il était parti, à l’instar du « fkih » sur le dos d’un âne, chargé de livres et de quelques maigres effets, de son Ksar natal, Ksar Jdid, au Tafilalet à l’âge de dix – sept ou dix – huit ans pour étudier à la Karaouine à Fès. Un voyage de plusieurs jours ponctué d’aventures aussi surprenantes les unes que les autres que j’écoutais avec émerveillement. Il fut accueilli par Mohammed Belarbi, déjà bien installé en tant que Cadi, pour qui la solidarité familiale n’était pas un vain mot. Par après, c’est à la suite d’une inondation catastrophique qui emporta une partie de Ksar Jdid où vivaient ma grand – mère paternelle et sa fille, Amti Safia, que mon père décida de les amener auprès de lui. Belarbi les logea tous en son domicile pour que mon père puisse continuer ses études alors qu’il se préparait à abandonner et à aller vivre en tant que « fkih » dans un des villages de l’Atlas. Il manifesta encore sa sollicitude quand il le maria, peu après, à sa fille ainée, Fatima Zahra, ma mère, qu’il adorait par-dessus tout. C’était en l’an 1355 Hijria (1936 Miladia). C’est ainsi que je suis Alaoui Mdaghri par les deux bouts de mon ascendance.
De nombreuses années plus tard, j’ai eu l’occasion de dire ce qu’a représenté pour moi l’exemple de mon grand – père pendant un colloque à la Bibliothèque Nationale qui lui était consacrée : « De mon grand – père, à travers mon père, son cousin et disciple, et ma mère, sa fille aînée, à travers les récits familiaux, mais à travers aussi les nombreuses occasions que j’ai eu, en tant qu’enfant, puis adolescent, de le voir, j’ai appris bien des choses sur l’engagement au service de la communauté, sur la vie parmi les hommes et sur les hommes parmi leurs semblables…. »*.
Mahjoubi Aherdan, nationaliste de la première heure et leader politique marocain qui a défendu bec et ongles le caractère Amazigh du Maroc et été à l’origine du « Mouvement Populaire » avec Abdelkrim Khatib, rapporte, témoignage émouvant, ce qu’il a éprouvé après avoir l’avoir rencontré pour la première fois : « Je cherchais à retrouver, après avoir été désespéré, une source d’inspiration et un exemple à suivre. J’eus les deux. Ma perception de la vie changea en écoutant cet homme aux yeux illuminés. En effet, tout devenait limpide dès que le fqih disait sa joie de vivre au cœur d’un monde bouleversé, car il affirmait que toute crise porte en elle la promesse de changement…. Le fqih n’avait pas d’âge. Il était à la fois jeune et vieux, jovial et alerte, la parole aussi tranchante qu’un katana. Ses coups, il les assénait pour rappeler à l’ordre ou exhorter à l’action avec cet air d’effleurer à peine des idées explosives- son verbe m’ouvrait, à moi si assoiffé de tout, l’espace illimité de la force inhérente à la détermination : la confiance en soi-même. La mort, à l’écouter, n’est que le retour vers quelque chose de plus parfait . Et la vie elle aussi n’est qu’une approche vers Dieu qui laisse à l’être humain la chance inouïe du choix… Je ne puis manquer d’évoquer sur mon rocher qui domine la vallée le prodigieux rayonnement de cet homme libéré … »(9).
A sa disparition en Juin 1964, le journal « Le Monde » publia une chronique de Jean Lacouture dont l’extrait suivant est éclairant : « C’est une figure légendaire du Maroc moderne qui disparait ainsi et dont le rôle dans la formation du sentiment national, peut être comparé à celui de Abd el-Krim. Alors que le chef rifain alertait les masses montagnardes et réveillait le goût du combat, le savant islamique rendait aux citadins le goût de l’étude et la conscience de leur appartenance à la Umma , la communauté des croyants. N’eut – il été que le maître à penser de presque tous les créateurs du Comité d’action marocaine de 1934, et d’abord de Si Allal el-Fassi, Moulay Larbi el Alaoui mériterait une place à part dans l’histoire moderne du Maroc. Mais il joua un rôle plus direct dans l’émancipation du Royaume.
« Il refusa en effet solennellement en 1953 de signer la beia, l’acte juridique par lequel Moulay Arafa était substitué à Sidi Mohammed Ben Youssef sur le trône chérifien. Le désaveu public du personnage le plus prestigieux de l’islam marocain condamnait l’initiative du pacha de Marrakech et de Abdel – Hay el- Kettani et faisait basculer dans l’opposition les tièdes et pieux bourgeois de Fès. Quatre ans plus tard il allait jouer un rôle important en approuvant la désignation du prince Hassan comme héritier du trône, en dépit d’une tradition rétive au principe d’hérédité qui voulait que le souverain ne fut désigné que par élection et après la disparition de son prédécesseur.
« Mais le fqih…n’était pas pour autant un juriste docile au pouvoir. Lors du renvoi du ministère de gauche Ibrahim – Bouabid, en 1960, il désavoua nettement l’initiative royale et se rapprocha de l’opposition. En Mai 1962 à la tribune du congrès de l’Union nationale des forces populaires, on vit ce vénérable docteur de l’islam, les yeux clairs dans un visage d’ivoire, cerné d’une barbe bouclée comme on en voit aux statues antiques, emmitouflé dans sa djellaba blanche, siégeant au milieu des militants ouvriers en bras de chemise et des intellectuels modernistes en veston… ». (https://www.lemonde.fr/archives/article/1964/06/13/ ).
(A suivre)
(1) Driss Alaoui Mdaghri un poème en musique « Je me souviens »
(2) Abu el Fadl Ibn An – Nahwi : « La Mounfarija » chantée par Abdelhadi Belkhayat. Abdelhadi Belkhayat : Al Mounfarija – Mp3 Ecouter et … – FoorZik
(3) « Majalat Al Bassaer », Alger, 1948.
(4) Charles André Julien, « Le Maroc Face Aux Impérialismes : 1415 – 1956 », Editions « Jeune Afrique », Paris, 1978.
(5) Abd Assamad Belkakbir, « heikh Al islam Mohammed Belarbi Alaoui, Le Salafisme, Le nationalisme et la Démocratie », Ittisalat Sabou, 2014.
(6) Ibn Taymiya est un théologien musulman du XIVème siècle qui a prôné le retour aux sources que d’aucuns ont récupéré dans les temps actuels pour en faire le porte drapeau d’un islamisme militant.
(7) Mohammed Al Wadie Al Asafi “ Assalafi Al Mounadil, Cheikh Mohammed Belarbi Alaoui”, Dar Annachr Al Maghribia, 1986.
(8) Préface de Mohammed Chafik au livre de Moha Khattouch « Cheikh Al islam Mohamed Belarbi Alaoui », 2003.
(9) Mahjoubi Aherdan, « Mémoires, 1942-1961 », Editions du Regard, 2013.
Sélection à écouter, regarder ou lire dans les rubriques « Publications » et « Variations » de ce site :
* Audio de « Je me souviens »
* Lettre du 4 Octobre 1960 de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi adressée à Mohammed Belarbi Alaoui.
* Driss Alaoui Mdaghri « Ce que j’ai appris de mon grand – père »
* Traité du protectorat du 30 Mars 1912.
* Textes de 1956 relatifs à l’indépendance du Maroc.
* Préface de Mohamed Chafik au livre de Moha Khattouch sur Mohammed Belarbi Alaoui.








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